Glossaire

Champ morphique

Interview de Rupert Sheldrake (extrait)
par Patrice van Eersel

Comment définissez-vous la résonance morphique ?

Rupert Sheldrake : C’est l’influence qu’exerce tout système auto-­organisé passé sur les systèmes homologues présents. Atomes, molécules, cellules vivantes, plantes, animaux, sociétés, cultures, systèmes solaires, galaxies, sont des systèmes auto-organisés. Nos machines n’en sont pas, mais nos comportements ou nos pensées en sont. Chaque système se présente sous une certaine forme. La résonance morphique suppose que cette forme est comme mémorisée quelque part, dans un « champ morphique », ou « champ de forme ».
Prenez des pratiques nouvelles telles que le skate-board ou la navigation sur Internet : plus leurs adeptes sont nombreux, plus leurs champs de forme se renforcent et plus ces pratiques deviennent faciles à mettre en œuvre. Je ne suis pas l’inventeur de ces concepts ; je n’ai fait que systématiser ce que d’autres avaient déjà imaginé au début du XXe siècle, souvent dans la mouvance d’un génie trop négligé : Henri Bergson.

Trois décennies après vos premiers écrits, votre théorie demeure controversée. Vous dites qu’elle s’appuie sur des faits. Lesquels ?

L’un des meilleurs exemples est celui des cristaux. Quand des chimistes inventent une nouvelle molécule, ils ont du mal à la faire cristalliser. Mais une fois que l’un d’eux a réussi, les autres y parviennent plus aisément. Comme si un nouveau champ de forme avait été créé à travers l’espace-temps et qu’il suffisait de le capter. Une molécule nouvelle peut cristalliser sous différentes formes, mais dès que l’une d’elles s’impose, son champ devient dominant et les autres formes disparaissent. Ce fut récemment le cas du Ritonavir, un médicament contre le sida, qui s’est hélas mis à cristalliser sous une forme qui en supprimait l’effet thérapeutique. On a dû dépenser des fortunes pour trouver une autre façon d’administrer cette molécule.

L’autre exemple type est psychologique : celui des rats de laboratoire. Une fois qu’un rat a réussi à deviner l’issue d’un labyrinthe, les autres rats de la planète trouvent plus facilement la solution. Vous avez aussi les tests de QI : depuis qu’ils ont été inventés, le niveau moyen de l’« intelligence » humaine n’a cessé de s’élever. Il ne semble pourtant pas que nos congénères soient de plus en plus intelligents, mais en quatre-vingt-dix ans, des foules ont répondu aux mêmes tests qui sont, de ce fait, devenus plus faciles à résoudre.

Concernant les formes biologiques, les gènes n’expliquent-ils pas leur émergence ?

On l’a longtemps cru. Au point que mon hypothè­se semblait inutile à la plupart de mes confrères. « Nous allons décrypter le génome ! » disait-on. Ce sésame allait tout expliquer. Or, le génome humain est décodé depuis 2003 et la déception est grande. Les gènes sont évidemment au centre des processus biologiques ; ils contiennent les plans des protéines qui sont les « briques » du vivant. Mais les entreprises de génie génétique qui ont tenté de s’en servir pour expliquer les formes y ont perdu des milliards de dollars.

Pourtant, si mon visage garde sa forme bien que ses cellules se renouvellent sans arrêt, c’est bien dû à mes gènes, non ?

Toutes les tentatives pour expliquer les formes à partir du génome échouent. Prenez la question de la taille. Les personnes grandes ont tendance à engendrer de grands enfants. C’est d’une forte prédictibilité : statistiquement, notre taille dépend à plus de 80 % de notre ascendance. On a étudié cet héritage génétiquement : cinquante gènes environ sont concernés. Mais en les analysant, on n’explique qu’environ 5 % de la transmission. Les 95 % restants demeurent inexpliqués. C’est ce qu’on appelle l’« héritabilité manquante » : on suppose que la génétique a raison, même si 95 % de la réalité lui échappe. Certes, la science procède en introduisant des facteurs inconnus et en supposant : « On comprendra un jour ». Mais quand cet inconnu occupe 95 % du réel, on a le droit de proposer d’autres hypothèses. Je pense que le rôle des gènes est surévalué et que la transmission des formes dépend d’autre chose. Si les enfants prennent la taille de leurs parents, ce serait par mise en résonance de leurs champs de forme respectifs. Les gènes jouent évidemment un rôle crucial, mais peut-être ressemblent-ils à des sortes d’antennes qui captent des champs de forme.