Que reste-t-il donc quand on n’a plus de passé ?

Extrait  « Les sept plumes de l’aigle », H. Gougaud, Seuil, p. 249-250

« Je ne me suis pas perdu. El Chura doit être content. Je crois qu’il voyait ma vie comme un aigle contemple un paysage, du haut du ciel. Il me voyait marcher, en bas, il voyait ce que je ne pouvais pas voir, les torrents, les montagnes, les foules, les batailles qui m’attendaient au loin. Il ne pouvait pas les effacer, il ne pouvait que me nourrir de force et espérer qu’elles me seraient suffisantes pour franchir les obstacles. J’ignorais tout cela au temps où j’étais près de lui, j’entendais mal, parfois, ce qu’il voulait m’apprendre. Je n’étais qu’un enfant à l’entrée d’un long voyage. Je lui disais :

–          El Chura, ayez pitié de l’apprenti, il est perdu !

Il me répondait :

–          Ce n’est pas grave. Quand l’apprenti sera devenu un vieil artisan, là-bas, de l’autre côté de l’océan, il comprendra.

Je ne savais même pas de quel océan il voulait parler. Je m’imaginais en patriarche, dans un pays céleste, au-delà des vicissitudes de l’existence. Il parlait simplement de ce lieu où nous sommes, qu’il ne connaissait pas, qu’il avait vu pourtant. Il me répétait sans cesse :

–          Ce n’est pas ce que je dis qui est important, c’est ce que tu sens. Entre dans ta Pachamama, dans la terre de ton corps. Goûte, flaire, écoute, palpe, tiens-toi à l’affût dans le silence de la terre. Au fond du silence quelqu’un dort. Souffle sur son visage, il ouvrira les yeux, et tu verras tomber un plume du ciel, la septième. La plume de l’éveillé. Dès qu’elle aura touché ta tête tu sauras marcher vraiment, sans béquille, les yeux ouverts. Tu ne seras plus prisonnier de tes caprices, de tes humeurs, de tes croyances, de tes rêves, de ton passé.

Quand il m’a dit cela, il ne m’avait jamais parlé des sept plumes de l’aigle. Que pouvais-je comprendre ?

–          Mais Chura, si je sors de mon passé, je n’aurai plus de mère, plus d’âge, plus de souvenirs, plus rien !

–          Que sais-tu de mon existence, Luis ? Tu ne connais même pas mon vrai nom. Regarde-moi est-ce que je ne suis rien ?

–          Chura, que reste-t-il donc, dites-moi, quand on n’a plus de passé ?

–          La liberté des anges, celle qui baigne dans l’amour de tout ce qui vit.

El Chura ne m’a pas instruit, il a rempli mon sac de provision de route. Ce qu’il ne m’a pas donné, il savait que je le trouverais à tel détour de mes vagabondages, auprès de tel de ses « cousins », à la sortie de telle épreuve. Son œil était celui d’un oiseau, son cœur celui d’un père amoureux, confiant. Je ne sais pas s’il est encore de ce monde aujourd’hui. Où qu’il soit, que ma gratitude parvienne jusqu’à lui, et qu’il bénisse cette halte en votre compagnie.

Vous avez voulu que je vous parle, je vous ai parlé. L’heure est venue de dire au vent : « Nous te confions nos paroles. Emporte-les comme tu emportes tout, pollen, poussière, feuilles mortes ; Si elles ne sont que poussières, qu’elles retournent à la poussière. Si elles sont vivantes qu’elles nourrissent la vie. » Poursuivons maintenant notre route. Je vous préviens elle est sans fin. Nous sommes tous des Rois mages en chemin perpétuel vers un espoir de naissance. Certains voient la mort devant eux, mais non elle est derrière, toujours derrière, dans la terre soulevée par les semelles du temps. »