Qu’est-ce qu’aimer pour toi ?

Extrait du Pélerin d’Emeraude, Anonyme

Sept jours plus tard, Liberté confia à Innommé qu’il était prêt, et qu’aujourd’hui il tenait à procéder à cette célébration.

Et pour la toute première fois, Innommé paraissait tout autre si différent des autres moments qu’il avait partagés avec son ami. Aussi avant d’aller plus loin, il interrogea Liberté.

 « Avant de me donner le nom et la devise que tu as choisis, j’aimerai t’entendre au sujet de l’amour. Qu’est-ce qu’aimer pour toi ? ».

Sans attendre Liberté répondit en ces termes :

« Innommé, j’ai longtemps entendu dire de par ma religion chrétienne qu’il fallait aimer son ennemi comme soi-même. Le summum de l’amour étant d’aimer son prochain, ami comme ennemi, comme soi-même. Cerise sur le gâteau, il nous était même dit que celui qui parvenait à cet état de fait recevrait alors une récompense au ciel. Maintenant, à la lumière de ton enseignement, je comprends de quel ennemi il est question en cette  parole.

Le principal ennemi qu’il faut aimer par-dessus tout, c’est d’abord nous-même, cet étranger que nous sommes, que nous ne connaissons pas à cause de cet interdit fondateur prônant comme seule vérité qu’il ne faut pas aller vers d’autre connaissance que celle imposée par l’esprit de ce monde. Ce dernier ne connait rien au sens d’une naissance avec, tout au plus croit-il en un savoir enfermant. Lui seul affirme détenir ce savoir et s’autorisant à décréter qu’il est la vérité, la seule qu’il convient pour l’homme.

Alors pour moi, aujourd’hui, aimer est indissociable de sa propre connaissance en tant que corps-âme-esprit vivant dans un univers visible et invisible. Et je me sais aujourd’hui, hérétique par rapport au communément admis et transgresseur face à l’interdit fondateur.

Alors Innommé pour répondre à ta question, je dirai qu’il y a donc trois façons d’aimer :

La première, celle du corps qui réagit presqu’animalement à ce qui se présente à lui. Un temps il adhère à telle chose ou telle personne pour ensuite aller vers un ailleurs avec toujours autant d’inconstance. Dans l’instant du moment, il est séduit par l’émotion vive soulevée en son corps mais tout dans sa vie reste éphémère et vide, toujours égocentré sur lui-même. La solitude qu’il endure est comparable à un enfer.

La seconde façon d’aimer, celle de l’esprit où l’autre devient quelqu’un en qui  l’individu se complait par cet effet miroir qu’il entretien en l’autre. Quelque part, tel un végétal qui rampe, il essaie d’envahir l’espace de l’autre pour s’y dupliquer plus encore, et renforcer plus encore cet effet miroir.

Un seul but : vivre en l’autre, se sentir exister en sa vie, créer des instants répliquants où sera exorcisée la peur de ne plus être. Alors la magie des fêtes, des retrouvailles régulières et des rituels deviennent de très belles forces obligeantes destructrices. Puis la mort vient emportant les uns et les autres, et grandit alors la peur de disparaître car ceux en qui il s’est répliqué ne sont plus. Alors s’est-il posé un jour la question à savoir s’il a véritablement existé ? De quoi ou de qui est-il la réplication ?

Je prends encore cet exemple du couple qui veut avoir des enfants, que signifie cette joie pour toute la famille d’avoir une descendance, le besoin de se répliquer, comme dans cet instinct de survie de l’espèce ? La motivation profonde est-elle celle d’avoir de gentils enfants miroirs qu’il faut rendre de plus en plus brillants conforme à nos désirs, et qui serait l’illusion suprême. Et si par malheur le miroir se brisait en l’enfant sans reflet ne renvoyant pas l’image tant attendue. Alors émergerait ce cortège de malédictions pour des décennies, voir toute une vie : déception, effondrement, rejet, culpabilisation… !

Aimer au niveau de l’esprit possède toujours quelque chose de dévorant, de destructeur, d’envahissant au point d’étouffer l’autre dans le plus intime de lui-même. Un seul but au niveau de l’esprit : se dupliquer, se répliquer. Rassurez-vous cela se fait toujours dans la plus grande gentillesse et amabilité.

Alors qu’en est-il des amitiés ? Sont-elles le fruit d’un attachement fidèle au passé ou cherchent-elles à conduire l’un et l’autre au détachement, à la liberté ?

La voie du couple est souvent celle du semblable, dès que le dissemblable, et que le miroir répliquant disparait alors tout s’effondre avec violence.

Sur le plan de l’esprit, que cache subtilement et inconsciemment le désir d’enfant ?

Si c’est un désir de renaître en eux alors leur véritable naissance n’aura jamais lieu ? L’esprit de ce monde entraine souvent les humains dans des vies d’avortées, non seulement d’eux-mêmes  mais acteur de l’avortement de celle des autres. Le couple qui recherche une descendance cherche-t-il véritablement à transmettre la vie mais il est alors bon de se poser la question si c’est de la VIE dont nous parlons ?…

Ce qui nous amène à la troisième façon d’aimer, celle de l’âme lorsque l’esprit de l’homme s’est détaché de celui esprit de ce monde pour accorder et aligner sur elle. Pour ces êtres harmonieux, aimer c’est être habité par la passion du désir d’en-Vie. Un seul désir, tout faire en sa mesure de sorte à aider l’autre à entrer dans la Vie véritable mais il ne s’agit aucunement d’œuvre de bienfaisance qui pourrait déculpabiliser ou tout du moins donner bonne conscience.

Son maître mot le voici: « liberté », pour cet être qui s’attache à tout prix à libérer les êtres ceux-là même qu’il sait sous le joug de la tyrannie de l’esprit, de la domination, de l’esclavage et de la violence. Une seule voie s’offre à lui, celle de la solitude et du secret où dans une nécessaire absence à l’autre, incapable d’être physiquement présent à tous, il peut sentir en lui néanmoins chacun d’eux et, par réciprocité, il se sait aussi, reposant mystérieusement en chacun des humains.

Cette inhabitation mutuelle se fait dans le plus grand respect et dans un profond silence. Toutefois celui qui est conscient de cet état de fait, par la force de « Celui qui Est » devient redevable et responsable de ce lien à jamais.

Aimer, c’est savoir être le garant du lien et à tout faire pour que celui-ci soit libre et serve à une unique Réalité : la Vie.

Est-ce que l’autre le sait ? Non, mais qu’importe, l’aurtre dans le secret de l’infini du cœur le sait même si pas encore en son corps et son esprit.

Et s’il en était conscient ? Alors, nous serions en présence du mystère de l’être où l’autre m’est plus intime qu’à moi-même dans le total respect de la liberté et la différence de chacun.

Seule cette façon d’aimer garantit le fondement de mon humanité. Il suffit d’un seul homme capable d’aimer de la sorte pour sauver le monde de sa destruction.»

Innommé, était rempli d’une joie indicible. Les paroles de Liberté étaient tellement justes et pleines de sagesse qu’il l’en remercia très chaleureusement. La mission d’innommé avait réussi une fois de plus. Vint le moment maintenant de célébrer « Celui qui Est ».

Liberté fit alors part à innomé de son choix :

«  Voici le nouveau nom que tout mon être désire : « Infini » et voici ma devise : « éveilleur de la Vie ».

Innommé déclara :

« Toute ma vie j’ai cherché de tout mon être à « honorer la vie », et telle est toujours ma devise mais aujourd’hui voici le plus beau cadeau qu’elle puisse m’offrir et qui m’honore à l’Infini, toi dans ton désir de l’éveiller. »

Ensemble dans le secret de l’Etre, ils célébrèrent le Bien-Aimé habité du désir d’En-Vie.

Infini, aujourd’hui l’Eveilleur, était à son tour devenu l’un d’eux : Pèlerin d’Emeraude. »