Anesthésie ou Anastasie de l’Âme, victoire ou défaite du diable

Extrait du Pèlerin d’émeraude, Anonyme

« ….. Si la sagesse n’est pas plus l’apanage de ce monde, et que dans son amnésie l’homme en a oublié le sens profond. Des gardiens de cette connaissance existent toujours, et l’heure a sonné du réveil. Oui, quelques « sages savants », remontant d’une époque très lointaine se souviennent de l’alliance entre le visible et l’invisible. Dans peu de temps, ces hommes et ces femmes se lèveront pour enseigner cette vérité. Ils ne se cacheront plus, et vous enseigneront ce qu’est le don de la Vie, ce seront là des thérapeutes extraordinaires qui vous feront retrouver la Mémoire. Qu’advienne le jour !

Innommé, venait de terminer son enseignement quand un enfant lui demanda en aparté :

« A quoi reconnait-on un « sage savant » ? »

A vrai dire, les deux se connaissaient déjà depuis quelque temps. Mais à chacune de leur rencontre leur échange prenait toujours l’allure d’une initiation beaucoup plus pratique que théorique. Aussi ne fut-il pas surpris de voir son protégé l’interpeller. Il lui répondit en ces termes :

« Mon enfant, ce soir, je suis honoré par ton heureuse présence. Tu connais en partie la réponse à ta question. Je te l’ai déjà, indirectement enseigné lorsque je t’ai appris à te fier, uniquement, à l’Esprit du cœur car il sera ton seul guide. Toutefois je te confie un indice : est très loin de la sagesse qui traine une abondante cohorte d’adeptes derrière lui. Quant à toi reste, tout au long de tes jours, fidèle à l’émeraude, et sois-en le garant et l’unique gardien, et attache toi à aimer et à protéger ta solitude. L’esprit de ce monde proclame sages et saints ceux qui sont à son service. La multitude les prend pour modèle mais en réalité ils ne font que t’éloigner, subtilement et parfois sournoisement, de ce que tu es en vérité. »

L’enfant rétorqua :

« Mais, tout de même, si le sage accompli des miracles ou des guérisons, n’en serait-ce tout de même pas une preuve de sa sagesse et sainteté ? ».

L’homme lui livra cette réponse :

« Tu verras qu’en ce monde, même le prince de ténèbres fait des œuvres extraordinaires et époustouflantes. Je te donne ce précieux conseil qu’il te faudra suivre jusqu’à la venue de ta seconde naissance : méfie-toi de ceux et celles qui s’expriment avec le merveilleux. Développe toujours l’Esprit de ton cœur ainsi tu verras en transparence la beauté, la souffrance ou la noirceur des âmes que tu rencontres, tu pourras discerner entre l’homme lumineux de celui qui ne l’est pas encore. »

Surpris, l’enfant s’insurgea :

« Innommé, de quel droit pouvez-vous regarder les âmes de ceux et  celles  qui vous entoure ? Avez-vous l’autorisation de faire cela ? »

Le regardant, il lui dit :

« Lorsque l’Esprit du cœur t’habitera pleinement, et que ta nouvelle naissance s’accomplira, tu percevras le monde avec une vision nouvelle. Il te le montrera dans sa triste vérité et dans une totale transparence, à ce moment-là plus rien ne te sera caché, ni les âmes, ni même les esprits. C’est le cadeau de la Vie lorsque tu t’offres à Elle et qu’Elle t’honore de sa Présence. Oui tout devient comme diaphane, et la moindre opacité ou barrage à la lumière de la Vie t’apparait. Tu n’y peux rien, c’est ainsi. Il n’est pas ici question de droit mais seulement de Vérité et  c’est elle seule qui te rendra sage et libre.

Ce chemin n’est pas facile à vivre et à assumer, mais tu verras ton cœur sera toujours la joie de pouvoir contempler et vivre ce grand mystère où paix et vérité s’embrassent. Alors n’oublie pas ce que je t’ai déjà dit : un jour viendra où, toi aussi, tu seras témoin et acteur de lumière, capable de transmuter les ténèbres en lumière. Sinon à quoi te servirait de pouvoir contempler le monde dans sa laideur si ce n’était pas pour y travailler Esprit, Corps et Âme ! Que la lumière soit ! »

L’enfant lui fit tout de même cette remarque :

« Comment saurai-je que c’est bien l’esprit du cœur qui me montre la vérité des choses et des êtres ? Est-ce que cela ne pourrait-il pas provenir aussi du malin ? »

Le vieil homme constata la grande sagesse de son ami. Voici quelle fut sa réponse :

« Tu as raison, le diable est fort habile en ce jeu, et c’est vrai, il pourrait aussi te montrer la noirceur des âmes de ce monde mais voici comment discerner la vérité. Lorsque l’esprit du cœur jaillit du fond de ton âme, il t’est donné non seulement la capacité de voir l’obscurité de ce monde mais aussi celle de pouvoir la réguler et faire en sorte que toujours plus de lumière jaillisse tout autour de toi. Cette dernière capacité s’impose à toi tout naturellement, et tu n’auras pas d’autre choix que d’y travailler coûte que coûte dans l’abnégation, la gratuité, la simplicité et le secret. Cette faculté porte un nom : la compassion. Certes cela te sera un poids, mais avec l’âme ta tâche restera légère. Dès l’instant où cela te pèsera, ce sera le signe que tu n’es plus dans le cœur.

Toutefois voici encore un autre critère de discernement : celui qui reçoit ce don de voir la beauté, la souffrance, la noirceur des êtres sans que nul réel désir d’y travailler ne se manifeste en lui, alors c’est le signe que ce don qu’il porte n’est pas sourcé par l’âme, et que l’esprit du cœur n’y est pas encore. Dans ce cas, il y a fort à penser que le malin se cache en sa vie, et joue encore et toujours avec lui.

Je te livre maintenant quelle est la tactique principale du diable qui le contente très amplement : faire de nous des tièdes, des impassibles, des inactifs, des sourds, des aveugles ou des muets. Oui, c’est aussi simple que cela car en anesthésiant ton âme, il paralyse tout ton être, et dans tout ce drame sa plus grand joie consiste en cela : faire de ton cœur la pierre de ton tombeau, te cocooner ou t’enrubanner dans les bandelettes faites du tissus de tes mémoires, puis te priver de ton esprit personnel pour y mettre le sien. Ainsi lorsqu’il a réussi, il peut œuvrer à loisir à détruire ce monde en toute impunité avec toujours plus de liberté.

Aujourd’hui, regarde ! Toi et moi, en cette ville où nous pérégrinons, t’es-tu aperçu que nous n’avons fait que traverser une immense nécropole ? La route du diable a été aplanie par ses propres soins, et sur les tombes de nos frères, il mène notre monde vers son chaos infernal. Vois-tu ce regard vide des humains ? Ressens-tu cette désertion de la vie ? Ils ne sont plus que les ombres d’eux-mêmes. Mais rassure-toi rien n’est perdu, c’est pour cela que j’ai besoin de toi et je m’attacherai tous ces temps-ci à t’éveiller.

Tu gouteras à cette merveilleuse expérience spirituelle : celle de devenir un Vivant, c’est-à-dire d’être un de ceux capable de le manifester autour de toi, tout simplement parce que ton âme sera sortie victorieuse de son tombeau, la pierre dégagée, le corps délivré de ses bandelettes, et c’est ainsi que fort de ton Anastasie (résurrection) tu deviendras à même de travailler avec nous tous à la chute du diable. Et sa mise en échec, tu la vaudras à l’Anastasie de ton âme et à ton cœur enfin revivifié, de pierre qu’il était, il sera à nouveau redevenu de chair et totalement habité par l’Esprit.

Comprends-tu maintenant cette urgente nécessité de ta deuxième naissance et ma grande impatience de te la faire vivre avec nous tous pour le salut de ce monde !

Mais le sais-tu pour son plus grand dam, qu’il en est un qui résiste et tremble de tout son long, et je parle ici du malin qui craint toute seconde naissance parce qu’entre les mains du nouvel enfant reposeront, en toute simplicité et sans mondanités, les clés du principe de l’Anastasie de l’âme de ce monde, et qu’il est question ici de sa perte. Tu sais, celles qui ouvrent plus qu’elles ne ferment, délient plus qu’elle ne lient s’y trouvent déjà, non seulement dans les miennes, mais aussi dans bien d’autres de mes frères et sœurs. Bientôt nous aurons la chance de pouvoir vivre et partager avec toi cette immense joie de ta résurrection, et toi aussi tu seras dépositaire du pouvoir des clés à ton tour.

Quant à soulever les pierres tombales de tes frères, tu en trouveras la force incroyable en toi, et lorsque tu toucheras leurs bandelettes tu auras aussi cette faculté de pouvoir les leur ôter, et c’est ainsi que tu goûteras à cette immense joie de les voir se lever et sortir Vivants de leurs tombes.

Oui, sache que sur toi les portes de l’enfer n’auront plus de prise, et tu seras appelé encore et toujours à la suite de notre Frère ainé à descendre aux enfers pour y aller rechercher les âmes qui y sont retenues captives, c’est là aussi  une autre des facettes du mystère de la compassion qui reposera désormais en toi pour toujours.»

Où est l’Âme ?

Le cil du loup

Si tu ne vas pas dans les bois, rien jamais n’arrivera, jamais ta vie ne commencera.

–   Ne va pas dans les bois, disaient-ils, n’y va pas.

–   Et pourquoi donc ? Pourquoi n’irais-je pas ce soir dans les bois ? demanda-t-elle.

–  Dans les bois vit un grand loup, qui mange les humains comme toi. Ne va pas dans les bois, n’y vas pas.

–  Bien sûr elle y alla. Elle alla malgré tout dans les bois et bien sûr comme ils avaient dit, elle rencontra le loup.

– On t’avait prévenue, fit le chœur

–  C’est ma vie, pauvres noix, rétorqua-t-elle. On n’est pas dans un conte de fées. Il faut que j’aille dans les bois. Il faut que je rencontre le loup, sinon ma vie ne commencera jamais.

Mais le loup qu’elle rencontra était pris dans un piège. Dans un piège était prise la patte du loup

-Viens à mon aide, viens à mon secours ! Aïe, aïe, aïe ! s’écria le loup. Viens à mon aide, viens à mon secours et je te récompenserai comme il se doit.

Car ainsi font les loups dans ce type de contes.

–  Et comment serais-je sûre que tu ne vas pas me faire du mal ? interrogea-t-elle–c’était son rôle de poser des questions. Comment serais-je sûre que tu ne vas pas me tuer et me réduire à un tas d’os ?

–  La question n’est pas la bonne, dit ce loup-ci. Tu dois me croire sur parole. Et il se mit à gémir et à crier :

 Oh,là, là ! aïe, aïe, aïe !

Belle dame

Il n’y a qu’une question qui vaille

Ououououououh

Eheheheheh

Laaaaaaaaam ?

 

–  C’est bien le loup, je prends le risque. Allons-y ! Et elle écarta les mâchoires du piège. Le loup retira sa patte, qu’elle pansa avec des herbes et des plantes.

– Oh, merci aimable dame, merci, dit le loup, soulagé.

Et parce qu’elle avait lu trop de contes d’un certain type, le mauvais, elle s’exclama :

– Allons, finissons-en. Tue-moi. Maintenant.

Mais ainsi le loup ne le fit pas. Pas du tout. Il posa sa patte sur son bras.

–   Je suis un loup qui vient d’ailleurs, un loup qui vient d’un autre temps, dit-il. Et il arracha un cil, puis le lui offrit en disant :

– Sers-t’en avec discernement. Désormais, tu sauras qui est bon et qui ne l’est guère ; il te suffira de voir par mes yeux pour voir clair.

Tu m’as permis de vivre

Et pour cela

Je t’offre de vivre ta vie

Comme jamais tu ne le fis.

Souviens-toi belle dame,

Il n’y a qu’une question qui vaille :

 

Ououououououh

Eheheheheh

Laaaaaaaam

 

Ainsi revint-elle au village

Ravie d’être encore en vie

Et cette fois, quand ils disaient

« Reste ici, marions nous »

Ou « Fais ce que je te dis »

Ou « Dis ce que je te dis de dire,

surtout n’aie aucun avis »

Elle portait à son œil le cil du loup

Et voyait à travers lui

Les véritables motivations

Comme elle ne l’avait jamais fait.

Alors quand le boucher

Posa la viande sur la balance

Elle vit qu’il pesait son pouce avec.

Et quand elle regarda son soupirant

Qui soupirait « je suis parfait pour toi »

Elle vit que ce soupirant-là

N’était même pas bon à quoi que ce soit.

De sorte qu’elle fut à l’abri

Sinon de tous les malheurs du monde

Du moins en grande partie.

 

            Plus encore : non seulement cette nouvelle façon de voir lui permit de distinguer le cruel et le sournois, mais son cœur ne connut plus de limites, car elle regardait tout un chacun et l’évaluait grâce au don du loup qu’elle avait sauvé.

Elle vit les gens de bonté vraie

Et elle s’en approcha

Elle trouva le compagnon

De sa vie et resta près de lui,

Elle distingua les êtres de courage

Et d’eux se rapprocha,

Elle connut les cœurs fidèles

Et se joignit à eux

Elle vit la confusion sous la colère

Et se hâta de l’apaiser,

Elle vit l’amour briller dans les yeux timides

Et tendit la main vers eux

Elle vit la souffrance  des collets montés

Et courtisa leur sourire

Elle vit le besoin chez l’homme sans parole

Et parla en son nom

Elle vit la foi luire au plus profond

De la femme qui la niait

Et la raviva à la flamme de la sienne.

Elle vit tout

Avec son cil de loup,

Tout ce qui était vrai,

Tout ce qui était faux,

Tout ce qui se retournait contre la vie

Tout ce qui se tournait vers la vie,

Tout ce qui ne peut se voir

Qu’à travers le regard

Qui évalue le cœur avec le cœur

Et non à la seule aune de l’esprit.

C’est ainsi qu’elle apprit que ce que l’on dit est vrai : le loup est le plus avisé de tous. Et si vous prêtez l’oreille, vous entendrez que le loup, lorsqu’il hurle, est toujours en train de poser la question la plus importante. Non pas « Où est le prochain repas ? », ni « Où est le prochain combat ? »

Mais la question la plus importante

Pour voir à l’intérieur, pour voir derrière,

Pour estimer la valeur de tout ce qui vit,

 

Ououououououh

Eheheheheh

Laaaaaaaam

Ououououououh

Eheheheheh

Laaaaaaaam ?

Où est l’âme ?

Où est l’âme ?

 

Si tu ne vas pas dans les bois, jamais rien n’arrivera,

Jamais ta vie ne commencera.

Va dans les bois, va

Va dans les bois, va

Va dans les bois, va.

 

Extrait de « The Wolf’s eyelash », poème en prose original de Clarissa Pinkola Estès, (c) 1970, extrait de rowing Songs for the Night Sea Journey, Contemporary Chants.

Cité dans « Femmes qui courent avec les loups » Clarissa Pinkola Estès Chapitre 16

Ed Le livre de poche